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Questions /
Réactions

 
 
 
*champs obligatoires

Guillaume de Rouville / David G. Boo

 

 
Guillaume de Rouville interroge David G. Boo sur son livre, Les Baby-zoomers.
 
Mai 68. La satire. Les attaques personnelles. La permissivité. La perversion. Guillaume de Rouville n’évite aucun sujet, laissant peu d’échappatoires à l’auteur des Baby-zoomers, dans un style journalistique que l’on pourrait qualifier de pugnace. 
 
INTERVIEW
 
Guillaume de Rouville : Vous avez consacré plus de trois mille vers à dézinguer la génération 68 et ses protagonistes… Dès le début de votre satire (page 3) vous parlez de « leur vie insignifiante » et vous dites, d’une certaine manière, qu’ils ne peuvent rien faire que de la « merde »… Alors, votre satire, c’est pas beaucoup trop de travail et d’honneur pour une génération qui n’a pas grâce à vos yeux ?
David G. Boo : Vous me remettez en mémoire cette phrase de Toulouse-Lautrec : «Quand on dit qu’on s’en fout c’est qu’on s’en fout pas. Ceux qui s’en foutent y disent pas qu’ils s’en foutent.» Et il serait en effet ridicule de consacrer autant d’efforts à quelque chose de négligeable en soi ou qui me serait indifférent. Or, quand je dis qu’ils ne pouvaient faire que “de la merde”, cela ne m’est pas indifférent. Car il ne s’agit pas du cas d’un individu isolé : nous parlons d’une génération tout entière. Lorsque qu’une génération tout entière rompt le fil des générations, lorsqu’elle succombe à l’indicible attrait du n’importe quoi et de l’absurde, lorsqu’elle renverse toutes les valeurs et tous les points de repères au point que ce que l’on blâmait hier devient louable aujourd’hui, que ce qui était un sujet de honte devient un sujet d’orgueil et de fierté, lorsque que l’honnêteté, l’intégrité, la raison sont ringardisées... parce que “Dieu est mort”... il ne suffit pas de la suivante pour réparer les dégâts, à supposer qu’ils soient réparables. L’impact de mai 68 sur la civilisation française a été, pour moi, incommensurable. Non seulement cela mérite, à mes yeux, une satire, mais cela mériterait encore des analyses qui n’ont pas été faites. Non pas qu’il n’y ait pas une littérature abondante sur mai 68 ; mais je n’ai rien vu de concluant. J’ai bien vu ici et là des tentatives d’explication : les yé-yés, Salut les copains, les 45 tours, la musique, les Frigidaires, les aspirateurs, les robots mécaniques, les trains électriques, le bip-bip Spoutnik, la Guerre froide, Mickey, Tintin, Sheila, Spirou, Johnny Halliday, la guerre d’Algérie, les Solex, les Beatles, la guerre du Vietnam, Tarzan, les Rolling Stones, les Dinky-toys, de Gaulle-le-coup-d’Etat-permanent etc. à remplir des volumes nostalgiques. Cependant, aujourd’hui, en l’état de la science, si vous cherchez des réponses au mystère 68, il me semble que vous en trouverez plus dans un livre tel que Le processus de maturation chez l’enfant de Winnicott que dans tout le corpus historico-sociologico-narcissique existant... Je vous ouvre des perspectives si vous cherchez un sujet d’étude...
Cela étant, votre rapprochez deux choses qui sont, pour moi, sur deux plans différents. La première est la question : Est-ce que du rien peut surgir autre chose que le rien ? Est-ce que le néant peut engendrer autre chose que le néant ? Autrement dit, est-ce que l’on pouvait attendre des grandes choses de la génération 68, après 68, sur la base de ce qu’elle avait montré en 68 ? La réponse est non et l’histoire l’a prouvé. Mais cela ne veut pas dire que cette génération ne laissera aucune trace dans l’histoire ou qu’elle n’aura eu aucune influence. Bien au contraire. En effet, s’ils n’ont rien construit, ils ont beaucoup détruit et ils ont changé le monde durablement.  Est-ce qu’un incapable et un imbécile peut produire de grandes choses ? Non. Est-ce qu’il peut mettre le feu à Rome ? Oui. Dans les premières pages que vous citez, j’oppose faire et construire à défaire et détruire. J’oppose le rien au quelque chose. Cela ne veut pas dire qu’ils n’aient rien “fait” de spectaculaire... encore aurait-il fallu que ce spectaculaire soit “quelque chose”.
La deuxième est cette autre question, savoir s’il est indigne d’un écrivain ou d’un poète -parlons d’artiste en général- de se donner un sujet qui ne soit pas un grand sujet. Les Grecs répondraient oui. Ils avaient d’ailleurs un nom pour les artistes dont les sujets leur paraissaient indignes : “peintre d’ordure”. Dit comme cela c’est presque joli ; “Ordure-peintre” correspondrait probablement plus précisément à l’idée qu’ils s’en faisaient. C’est une conception de l’art propre aux Grecs. Chez les Romains, au contraire, le genre satirique s’est imposé comme un genre littéraire à part entière. Prenez Horace ou Juvénal, satiristes par excellence. Dans la littérature française, vous avez Molière. Ses comédies présentent tous les traits caractéristiques de la satire : une oeuvre versifiée, qui a une portée morale et qui joue, dans son mécanisme, de la preuve par l’absurde (l’outrance, la caricature). Est-ce qu’une femme savante, un avare ou un tartuffe sont des grands sujets? Est-ce que Molière leur a consacré trop de travail ? Est-ce qu’il leur a fait trop d’honneur ? Prenez Jean de La Fontaine : est-ce qu’un corbeau, un renard, un fromage, un rat ou une tortue sont des grands sujets ? Autre exemple dans la littérature française : Zola, qui n’était pas un satiriste mais dont les sujets n’avaient rien de grandiose. Prenez L’Assommoir : la lente déchéance d’un couvreur et d’une blanchisseuse alcooliques. Ne parlons pas de Céline. Si je m’étends sur le sujet, c’est que l’on voit bien par les exemples que je viens de citer qu’il est possible de produire une oeuvre plus élevée que son sujet. Néanmoins, et notamment chez les satiristes, il est d’usage de se justifier. C’est même un exercice de style, pour ainsi dire imposé. Juvénal se justifie en disant que le plus dur, avec les exemples de la Rome décadente qu’il a sous les yeux, serait de ne pas faire de satires. Horace, lui, trouve justification dans son talent et la nature de ses protecteurs : «Mes oeuvres ont su plaire à Auguste...» J’ai moi-même sacrifié à cet exercice imposé dès la première page... par pur classicisme... A l’inverse, si l’on va jusqu’au bout de la question, l’on s’apercevra vite qu’il est plus facile de traiter un sujet noble ou épique qu’un sujet vulgaire.  Et dans ce cas, qui doit-on louer ? la grandeur du sujet ou le talent de l’artiste ? Est-ce que ce n’est pas alors le sujet qui porte l’oeuvre plus que l’oeuvre ne porte le sujet ? Est-ce que les Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand auraient une telle résonance sans l’ombre de Napoléon que l’on pressent derrière chaque ligne ? Revenant à La Fontaine, il se moque, d’ailleurs, de ces poètes qui ne peuvent concevoir leur art sans références à la mythologie, à la puissance des éléments, aux grands faits historiques.
G. d. R. : Au fond, qu’est-ce que vous leur reprochez ? Leur succès, leur caractère mythologique pour certains ? Dit autrement, n’êtes vous pas un peu jaloux d’eux ?
D. G. B. : Je ne vois ni succès ni caractère mythologique dont on doive être jaloux. Et si vous prenez le temps de réfléchir à cette mythologie que la génération 68 a essayé d’imposer, vous percevrez ce qu’elle a de ridicule en la comparant à d’autres événements historiques. Prenez un photo-reportage d’époque de Paris Match, ou la grande mystification iconographique de Patrick Rotman en photos magnifiques et légendées, noir et blanc et couleur... le compte-rendu des flux et reflux des CRS et des étudiants vous donne le sentiment de revivre les derniers moments de la guerre civile entre César et Pompée ou d’une grande bataille napoléonienne. Un philosophe dont je ne peux vous révéler le nom me disait qu’en 68 un de ses élèves courait les commissariats, les hôpitaux et les morgues, cherchant désespérément un mort. Il ne comprenait pas comment des affrontements aussi violents avaient pu ne faire aucune victime... C’est risible non ? vous vous imaginez un Poilu de la Grande Guerre transporté en 68...
Je vois très bien par contre, comment les générations d’après (les enfants des baby-boomers) pourraient concevoir une certaine jalousie si elles comparent leur situation matérielle à celle de leurs parents. “Ils ont tout accaparé”. “Nous n’avons plus rien”. “L’immobilier est trop cher”. “A leur époque ça valait rien”. “Ils vivent bien et nous on crève de faim dans des trous à rats”. Etc. Pour ma part, j’apprécie peu cette façon de voir. Je pense au sociologue Louis Chauvel par exemple (pour me faire un ami de plus). Quand on l’entend gémir sur sa situation et en rendre responsable les baby-boomers -pour ce qui concerne la responsabilité il a raison-, on a le sentiment qu’il suffirait de le payer pour qu’il arrête de se plaindre. C’est le matérialisme le plus vulgaire qui s’en prend au matérialisme le plus vulgaire. Pour le coup, c’est très soixante-huitard. Certains membres de la génération d’après ont d’ailleurs des scrupules à dire à leurs parents baby-boomers ce qu’ils pensent d’eux parce qu’ils ont peur de ne plus recevoir d’aide de leur part. En ce qui me concerne, je ne leur reproche pas le fait qu’ils se soient accaparés les richesses. C’est presque secondaire ; ou plutôt, c’est une conséquence. Je leur reproche les valeurs sur lesquelles ils ont fondé leur société, la notre par conséquent, valeurs aujourd’hui universellement admises, et qui ne peuvent conduire, à terme, qu’à la catastrophe, à commencer par une catastrophe économique, celle de la dette. Vouloir beaucoup, consommer, faire faire par d’autres ; et donc sous-traitance, désindustrialisation, recours massif à l’emprunt. La dette en elle-même a quelque chose de transgressif. La difficulté morale provient de ce que la punition n’est pas immédiate. Le prix à payer s’étale sur plusieurs générations. Il ne frappe pas la première, la génération 68. Peut-être Pasolini a-t-il raison lorsqu’il les qualifie de morts-nés. Peut-être y a-t-il une volonté de mort derrière tout cela. Une volonté de disparaître, de n’être plus là et d’emporter les autres avec eux. Alors on jouit, on en profite. On vole un peu de jouissance. A quoi bon construire puisque tout va finir ? Quand je vous dis qu’ils sont tristes... Chesterton fait une remarque que je trouve admirable lorsqu’il relève qu’il y a quelque chose de fondamentalement triste dans la religion du Carpe Diem
Et quand je dis que je leur reproche les valeurs sur lesquelles ils ont fondé leur société, ou leur absence de valeurs, s’il y a là un jugement moral que j’assume, et un jugement esthétique aussi -parce que je les trouve tristes et laids ces baby-boomers-, mon intention première, en écrivant ce livre, était de tenir une sorte registre, de consigner des éléments qui pourraient servir aux générations futures, et qui fasse comme le pendant de toutes les mythologies auto-satisfaites qu’ils produisent régulièrement. J’ai également voulu faire cet exercice de leur vivant afin qu’il puissent m’apporter la contradiction, bien que je doute qu’ils le fassent. Je les vois bien m’attaquer, mais pas apporter de contre-arguments. Ce n’est ni leur style ni leur mode opératoire.
G. d. R. : Vous attaquez certaines personnalités de cette génération. Mais plutôt que d’attaquer leurs idées ou leur idéologie vous visez leurs comportements individuels. Pourquoi ce choix ?
D. G. B. : Non. J’attaque leurs idées, leur absence d’idées et leur manque de substance. Manque de courage, d’énergie, irresponsabilité, individualisme, conformisme, agressivité, perversité. Je le fais en les montrant “en situation”. Mon souci est plutôt de l’ordre de l’illustration que de ce que vous semblez me reprocher, c’est-à-dire des attaques purement personnelles. J’ai peu de goût pour les exercices purement conceptuels. Je lisais récemment un ouvrage de rhétorique très célèbre dans lequel il n’y avait pas un seul exemple. C’était presque illisible et donnait à penser que l’auteur n’en avait pas. D’autant que, lorsque vous faites un reproche à quelqu’un, il n’est pas rare qu’il vous demande de vous en justifier par des exemples. J’ai du mal, personnellement, à lire des romans ou des pamphlets à clef. Parler de quelqu’un en ne parlant pas vraiment de lui, c’est lui et ce n’est pas lui, il faut deviner, reconnaître... j’ai du mal. Et si c’est pour se protéger, par peur des attaques en justice, cela n’est pas très courageux.
Les personnalités dont je fais le portrait et que j’attaque nommément sont des personnalités qui ont toutes en commun d’être des personnalités emblématiques. Je veux dire par là qu’elles incarnent à elles-seules des modes de vie, des comportements, je n’ose dire des valeurs, qui sont le propre de la génération 68 tout entière. Il n’y a rien de gratuit. De plus, j’ai choisi avec grand soin, dans les gens que je nomme, des personnalités qui jouissent d’une grande surface médiatique et qui ont largement les moyens de se défendre. Si vous prenez Cohn-Bendit, il incarne pour moi le libertaire et la jubilation, une forme spéciale de franchise roublarde ; Sarkozy le libéral et la transgression, la jubilation aussi ; Bernard-Henri Lévy la rhétorique de l’évitement et de la disqualification, la vindicte, un goût du sang mêlé de pusillanimité ; Daniel Bouton et Polanski, l’irresponsabilité et une certaine façon de considérer que si le système leur est favorable, c’est un bon système, et s’il leur est défavorable, c’est un mauvais système ; Charlotte Rampling la féminité agressive. L’idée, derrière chaque portrait individuel, est de faire ressortir un trait de caractère particulier qui est le propre de la génération tout entière, mais qui s’exprime le plus pleinement chez cet individu en particulier.
Daniel Cohn-Bendit ne s’est jamais plaint de personnifier mai 68 dès lors qu’il s’agissait d’en retirer une certaine notoriété. Il faut qu’il accepte l’envers de la médaille, qui est d’avoir à supporter des critiques, adressées à lui personnellement mais qui visent, par delà sa personne, la génération tout entière. 
G. d. R. : En vous lisant on a l’impression que le meilleur représentant de la génération 68 c’est le pervers sexuel. Vous le pensez vraiment ?
D. G. B. : Non. Je ne leur donne pas même le crédit d’avoir inventé la perversion sexuelle ou de l’incarner. Il n’y a aucune figure dans cette génération qui arrive ne serait-ce qu’à la cheville d’une Messaline. Ce qui me frappe, en revanche, c’est la compréhension dont ils font preuve les uns vis-à-vis des autres. Voyez les réactions de la génération 68 aux aveux de Daniel Cohn-Bendit, aux aveux de Frédéric Mitterrand, aux démêlés de Roman Polanski avec la Justice. J’ai bien entendu enquêté avant d’écrire, en cherchant à la fois des documents et des témoignages. Voici un dialogue que je vous rapporte. Moi : «Qu’est-ce que vous pensez des agissements de Cohn-Bendit et Roman Polanski ?» Le baby-boomer : «Je sais pas. je les aime bien.  Faut les laisser un peu tranquilles.» Moi : «Et s’ils avaient fait des attouchements à votre jeune fils ou sodomisé votre fille de 13 ans ?» Le baby-boomer : «Ah ben... c’est différent : je les aurai tués.» C’est assez représentatif de la génération. Reconnaître dans un même souffle que ces hommes méritent la mort et témoigner la plus grande compréhension et la plus grande bienveillance générale à leur égard, comme s’il y avait une nécessité impérieuse à se tenir les coudes au sein de la génération. C’est un comportement “générationnel” assez proche de ce qu’on peut voir en politique, où les gauche et la droite savent s’épargner quand il s’agit d’intérêts de classe. J’entends les intérêts de la classe politique. Mais ici il s’agit ici du sentiment de classe d’une génération, essentiellement caractérisé par l’appartenance à la même classe d’âge, pas à une classe sociale ou une corporation. Vous pourriez néanmoins m’objecter que les gagnants de mai 68 constituent désormais une élite qui peut être vue comme une classe sociale. Mais en revenant à ce sentiment de classe “générationnel”, c’est , d’un point de vue historique et sociologique, un fait suffisamment nouveau et surprenant pour devoir être noté. Je ne vois pas que quiconque ait su en rendre compte adéquatement à ce jour.
G. d. R. : Daniel Cohn-Bendit, Frédéric Mitterrand, Roman Polanski… vous les mettez tous un peu dans le même panier… Ils sont tous des représentants de mai-68 ? parce qu’ils seraient tous des pervers sexuels ?
D.G.B. : Ce n’est pas l’aspect de perversion sexuelle qui caractérise leur appartenance à la génération 68. La perversion sexuelle est aussi vieille que l’homme. Ce qui les caractérise, en revanche, c’est l’espèce de jubilation avec laquelle ils avouent ces perversions et la façon dont ils s’en défendent dès lors qu’on leur en fait le reproche. C’est un mélange rare de vantardise et de couardise qui est, pour le coup, une vraie marque de fabrique de 68. La notion de jubilation est une notion qui mérite une analyse à elle seule. Quand est-ce qu’on jubile ? Quand on obtient quelque chose qu’on ne mérite pas. Quand l’ordre des choses est renversé. La notion de jubilation serait presque suffisante à elle seule à rendre compte du comportement des baby-boomers : on a renversé l’ordre des choses - on aurait dû être punis - on ne l’a pas été - donc on jubile. La jubilation, c’est la jubilation du gamin qui a fait un mauvais coup. Il faut opposer la jubilation à la satisfaction d’obtenir ce qu’on mérite. La jubilation est la négation du mérite. L’analyse de cet mot est inépuisable. Regardez à nouveau la photo de Georges Melet devant la Sorbonne en 68: Daniel Cohn-Bendit est face à un policier et il jubile. Il incarne la jubilation. C’est pour cela que l’on associe aussi souvent cette photo à mai 68. Cette photo, c’est mai 68.
G. d. R. : Vous citez André Gide et Oscar Wilde et leurs voyages au Maroc qui ressemblent aux voyages de nos touristes sexuels actuels… il n’y a donc rien de neuf sous le soleil…alors c’est la génération 68 qui est en cause dans cette réalité, dans cette permissivité ?
D. G. B. : Non, en termes de perversion sexuelle, il n’y a rien de nouveau sous le soleil, et ce depuis l’Antiquité. Je cite André Gide et Oscar Wilde précisément pour montrer qu’il y a une filiation. Il faut se représenter ces jeunes gens en 68, presque adolescents, pensant ouvrir la voie de la modernité et de l’avant-garde, alors qu’il ne faisaient que répéter un moment qui revient périodiquement dans l’histoire de l’humanité, dans des périodes de transition, entre prospérité et décadence. Généralement, ces périodes sont le prélude à la chute, à la débâcle et à la honte.
Pour ce qui concerne la génération 68, en observant de plus près les années 50 et les années 60, je vois plutôt cette permissivité sexuelle comme une réaction sexuelle. Regardez leurs mamans comme elles sont sexy ! La femme n’a jamais été aussi sexy que dans les années 50. Les grandes icônes féminines viennent de ces années-là. Les pin-ups des 50’s, Marylin Monroe. 68 n’est pas la sortie d’un âge sombre où la notion de symbole sexuel aurait été inconnue. En revanche, si vous associez aux fantasmes qu’on pu représenter ces femmes des 50’s et de 60s une éducation relativement puritaine, vous avez un cocktail détonnant ! Tant de frustration sexuelle accumulée ne pouvait aboutir qu’à une réaction sexuelle. “Réaction sexuelle”... vous ne trouvez pas, à la réflexion, que cela serait plus juste pour décrire ce qui s’est passé que “Libération sexuelle”... Vous voyez... on les tient nos réactionnaires... Notez combien de fois revient chez eux la critique du puritanisme. Lorsqu’ils veulent critiquer l’Amérique, par exemple, le premier mot qui revient est “puritaine”.
G. d. R. : En dehors d’une permissivité, perversité sexuelle, qu’est-ce que vous reprochez d’autre à la génération de mai-68 ? 
D. G. B. : Je ne leur reproche pas leur permissivité sexuelle. Ils font ce qu’ils veulent. Et je ne suis pas certains qu’ils en fassent plus que n’importe quelle autre génération avant ou après eux. En revanche, utiliser la notion de permissivité sexuelle pour couvrir des dérapages, comme des actes pédophiles ou le viol d’une jeune fille, c’est quelque chose que je condamne. Et je ne devrais pas être le seul. Là, je n’arrive plus à être indulgent et à les trouver sympathiques.
La permissivité sexuelle est tout à la fois un prétexte, un leurre, un appât et un symptôme. Ce que je leur reproche, fondamentalement, c’est de n’avoir pas compris, ou d’avoir trop compris, que la jouissance n’est pas une valeur universelle. Pas plus que le plaisir. En d’autres termes, que le plaisir et la jouissance des uns s’appuie sur le travail des autres. C’est aussi simple que cela. Pour une génération qui a été archéo-communiste, maoïste, trotskiste... l’espace d’un instant... c’est ironique. Réclamer le droit à la jouissance et au plaisir c’est, dans le même moment, asservir les hommes et les femmes qui les rendront possibles. L’aspiration à la pure “liberté” de jouir, la revendication du droit au plaisir se transforme, lorsqu’elle est satisfaite, presque immédiatement en une tyrannie. Ma liberté s’appuie sur l’aliénation de l’autre, des autres.
L’autre chose dont on doit leur faire reproche est très similaire. Ce sont les dettes qu’ils ont laissées. L’asservissement et l’exploitation des autres n’ayant pas suffi, semble-t-il, à les satisfaire, il leur a fallu faire des dettes. Qui va les payer ? Les générations suivantes, elles aussi asservies ? Le corollaire est qu’ils n’ont rien construit et qu’ils ne laisseront rien. Vous voyez, vous, des réalisations d’intérêt général qu’ils pourraient léguer aux générations suivantes ? Et, au contraire, vous voyez bien comme moi qu’ils mettent en pièces tout ce dont ils ont hérité : l’éducation, les services publics, le système social.
G. d. R. : « Assumer le vice » (page 53) c’est le mot d’ordre de cette génération?
D. G. B. : Assumer le vice c’est un pas dans l’échelle du renversement des valeurs. D’abord, on manifeste une faiblesse, on fait preuve de lâcheté, on commet un petit crime... et l’on se sent coupable. C’est le premier degré. Le deuxième degré : on sait qu’on est coupable mais on ne ressent plus de culpabilité. Le troisième degré : on ne se sent plus coupable. Le quatrième degré : on renverse les valeurs, on dénigre la vertu, l’honnêteté, l’intégrité ; on s’en moque. Le vice se fait supériorité et mépris. Nous en sommes là aujourd’hui. Par vertu je n’entends pas “la petite vertu”, j’entends le courage, la patience, la tempérance etc.
G. d. R. : Il n’y a vraiment rien qui vaille dans cette génération ? On ne lui doit rien de bon ? (liberté individuelle, féminisme, pluralisme de l’information, révolte contre les autorités désuètes…)
D.G.B. : Non. On ne lui doit rien. Si vous pensez lui devoir quelque chose, tant mieux pour vous. Cela vous sera d’un grand réconfort quand vous aurez à vous libérer des dettes qu’ils vous auront laissées... 
Liberté individuelle : elle est nominale. Partout vous trouverez la censure derrière le conformisme et le politically correct. Qui plus est, cette censure est anonyme et ne s’assume pas. Ce sont des lois, des pratiques, des sociétés, sans responsable identifiable. On ne tolère pas la pensée différente ou dissidente. A force de présenter de Gaulle comme un dangereux dictateur on a fini pas y croire. Cela permet de présenter la société d'aujourd'hui comme étant plus libre par contraste. Un dictateur qui s’en va dès que le suffrage universel le désavoue... c’est un drôle de dictateur... 
Féminisme : C’est la plus grande arnaque de 68. Les femmes transformées en choses, en marchandises périssables. “Femmes, nous allons vous libérer!” Regardez autour de vous. Vous les trouvez libres ? La libération des femmes par les jeunes devait nécessairement finir mal pour les femmes, ne prévoyant ni le cas de la vieillesse, ni celui de la solitude.   
Pluralisme de l’information : Vous voyez un progrès depuis 68 ? Vous pensez que de Gaulle contrôlait tous les médias ? Vous voulez parlez de la musique... la radio-FM... ?
G. d. R. : Allez, faites un effort…dites une chose sympathique sur mai-68 !
D.G.B. : Une forme d’art, qui a aussitôt disparu, et que je trouve intéressante. Intéressante parce que contestataire. Les situationnistes. Il reste que cette forme d’art, qui s’est appelée “avant-garde” et “contre culture” n’est pas née en 68. Je me demande d’ailleurs dans quelle mesure elle n’est pas morte avec mai 68.
Pour reprendre un mot désormais fameux de Brice Hortefeux, je dirais qu’individuellement les baby-boomers sont assez sympathiques ; c’est quand il y en a plusieurs que cela pose problème. Dès que vous les mettez en groupe vous voyez resurgir leurs réflexes de classe et leur conformisme agressif, que je trouve détestables. Les moutons se font chiens dès que vous leur faites peur. Pas de déviance intellectuelle autorisée chez les baby-boomers. Si vous n’êtes pas comme eux, vous êtes réactionnaire. C’est un manichéisme à l’envers.
... la suite de l’interview dans ARTS/NEWS
 

 

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